Dans le cadre de la série "l'été, c'est l'enfer", Anne Archet présente ses lectures érotiques. Une série originale, palpitante et torride, en trente épisodes... Voir aussi les collections enfer et livre.
On connaît de lui ses romans inachevés et une nouvelle qui pourrait à elle seule résumer toute son oeuvre. Avec La Métamorphose, Le Procès ou Le Château, Kafka est entré dans le panthéon des grands auteurs sans même le savoir. Au point même de susciter l'admiration et de faire naître une icône de la littérature entourée des meilleurs éloges. Mais voilà : même les plus grands génies restent des hommes. 
Le con d’Irène de Louis Aragon1. Devoir se borner à choisir seulement trente œuvres fut un exercice cruel et frustrant. J’aurais tant voulu vous parler de Restif de la Bretonne, à qui après tout l’on doit l’introduction du mot « pornographie » dans la langue française. Je n’ai même pas abordé des œuvres majeures comme Histoire d’O ou L’amant de Lady Chatterly. Et j’ai dû passer sous silence les livres de Régine Desforges, d’Alina Reyes, de Pierre Mac Orlan, de Françoise Rey, de Sacher Masoch, de René Depestres, sans compter la plupart des œuvres majeures de Sade et de Louÿs... la vie est trop injuste.
2. Quel avenir pour la littérature érotique ? Le genre ne risque-t-il pas de devenir obsolète avec la disparition de la censure et l’envahissement graduel de la sexualité dans tous les média de l’occident blasé ? Quelle est sa pertinence dans un monde hypersexualisé, où les vedettes porno deviennent des vedettes tout court, où le spectacle du sexe est devenu aussi banal qu’une publicité de détergent à vaisselle ?
La littérature érotique restera pertinente et nécessaire dans la mesure où elle saura conserver son pouvoir de scandale, dans la mesure où elle restera transgressive. La pornographie, si on la définit comme la représentation de la sexualité, ne peut être « briseuse de chaînes », comme le disait Miller, qu’à condition de se libérer de son statut de marchandise. Le capitalisme n’a jamais été ébranlé par l’exploitation et la vente des corps – sous le nom d’esclavage ou de salariat, il s’agit même d’un de ses piliers. Par contre, lorsque la pornographie se débarrasse de ses tentations marchandes, elle devient érotisme et porte toujours en elle la marque d’une transgression, qu’elle soit farce provocatrice ou violence délibérée. Quand ce n’est pas un essai de rédemption par le bas, le sale, l’in-montrable et l’innommable.
3. Voilà pourquoi les œuvres érotiques sont aujourd’hui, malgré le déluge ininterrompu de sexe spectaculaire et marchand, probablement aussi peu nombreuses qu’au début du siècle. Les œuvres qui démystifient l’ordre en le montrant sous son vrai jour, qui créent un climat de liberté vertigineuse propice à l’établissement d’un monde de rapports nouveaux et inédits, bref, les œuvres créatrices de nouvelles valeurs, faisant véritablement acte de transgression, restent rares dans une société si habile à récupérer tous les actes culturels de rébellion.
4. Je remercie sincèrement et j’embrasse tendrement Maïa et Mambo Miam Mian de m’avoir si gentiment permis d’envahir SL&G pendant ces longues semaines. Ils sont si chou tous les deux qu’on aurait envie de leur faire des gamineries tout partout.
5. En ce qui me concerne, je vous fais la bise et je cours enfiler mon maillot : j’ai tout plein de livres aussi horribles que cochons à lire à la plage !
La mécanique des femmes occupe dans l’œuvre de Calaferte une place aussi forte que Septentrion qui a fait sa
renommée... et qui a failli faire l’objet de ce dernier billet. Composée d’une suite de scènes, de constats presque cliniques, cette œuvre relate le comportement brut de certaines femmes dans l’acte sexuel. Il s’agit en quelque sorte d’une exploration masculine de la sexualité féminine, basée sur des souvenirs intimes et crus remontant dans certains cas jusqu’à la petite enfance. Ce faisant, Calaferte tente de s’expliquer le spécifique du sexe et du genre à partir de sa mécanique propre, telle qu’elle fonctionne, qu’elle ressent, qu’elle désire :
« Parfois, dans la rue, ou ailleurs, j’ai envie de m’effondrer en larmes tant le regard des yeux sur moi me blesse. Il y a de la haine de la part des hommes et des femmes et, de la part de certains hommes, le désir de m’avilir par leur sexe. »
Cette exploration intime est rendue dans un style vif, concis, voire elliptique, ce qui dénude ce constat émotif de tout l’enrobage sentimental et les fioritures fictionnelles qu’on retrouve généralement dans ce genre d’exercice. Car l’auteur explore ici un rapport particulier à l’écriture ; chaque mot est pesé et travaillé dans une langue à la vivacité tranchante comme un scalpel. A la fois acide, poétique et mystique, sa force multiple et complexe ne peut que passionner ou déranger :
« Regard trouble d'innocence.
– Depuis hier, J'ai une nouvelle bite. »
Mais j’y pense... Calaferte aurait été un merveilleux blogueur ! Les textes de La mécanique des femmes ont toutes les qualités qu’on recherche dans l’écriture en ligne : ils sont courts, précis, évocateurs et puissants. Une quarantaine de mots lui suffisent pour planter le décor, camper les personnages et donner le ton :
– Baise-moi ! Baise-moi ! Mon mari est un raté !
Rire fou.
– C’est comme si tu le baisais, ce con !
– Fous-moi, pine-moi, que ça le démolisse, ce minable ! »
Ou encore :
Ses yeux noirs assoupis. Elle serre son corps entre ses bras.
– Je ne veux pas voir le monde. Je veux des chambres closes, chaudes.
Quel dommage que la mort de Calaferte, en 1994, nous ait privé de www.louis-calaferte.net : il aurait régné sans partage sur la blogosphère... !
Georges Bataille, Histoire de l’œil. Paris : Jean-Jacques Pauvert, 1967 (1928)
Alors que la vie devrait être une aventure risquée face à la mort, l’occidental, terrorisé face à la violence, n’aspire qu’à la protection, à la sécurité. Alors que la sexualité devrait être vécue comme le lieu
d’éclatement et d’épuisement où flamboie l’immanence absolue consumant dans l’instant l’individu séparé, brouillant les limites qui faisaient la distinction entre la vie et la mort, elle est plutôt vécue sur le mode de la bagatelle masquant mal une honte profonde d’être ce que l’on est. L’Occident a oublié que l’être est passion d’être dans la violence, l’érotisme et le sacré. Si l’on veut ne pas périr d’asphyxie, il faut puiser dans les énergies maudites de l’excès. Et cette transgression passe par l’érotisme, pure dépense d’énergie vécue de façon gratuite, moment où l’individu vit follement pour rien, sinon pour jouir de façon souveraine de tout, hors des impératifs de la conservation de soi, des lois sociales du travail et de la raison.
Voilà l’essence du message de l’Histoire de l’œil de Georges Bataille.
Toute l’histoire se joue entre quatre termes : le lait, l’urine, les œufs et les yeux, dont les relations sont jouées par trois personnages : le narrateur, l’innocente Marcelle et la perverse Simone. L’écriture coule comme le lait et le foutre, qui ne sont qu’un seul et même liquide, comme la pisse de Simone et de Marcelle quand elles jouissent ; les yeux sont bien plus l’organe du plaisir que le sexe, car ils voient cette coulée ; le sexe se fait jouir avec des œufs qu’on crève, qu’on lape ; les yeux sont analogues phonétiquement et morphologiquement aux oeufs, mais aussi par leur ressemblance aux testicules, comme les protagonistes du roman l’expérimentent en Espagne, après avoir tué puis éborgné un prêtre :
« À la fin, Simone me quitta, prit l’œil des mains de Sir Edmond et l’introduisit dans sa chair. Elle m’attira à ce moment, embrasse l’intérieur de ma bouche avec tant de feu que l’orgasme me vint : je crachai mon foutre dans sa fourrure.
Me levant, j’écartai les cuisses de Simone : elle gisait étendue sur le côté ; je me trouvai alors en face de ce que – j’imagine – j’attendais depuis toujours – comme une guillotine attend la tête à trancher. Mes yeux, me semblait-il, étaient érectiles à force d’horreur ; je vis, dans la vulve velue de Simone, l’œil bleu pâle de Marcelle me regarder en pleurant des larmes d’urine. Des traînées de foutre dans le poil fumant achevaient de donner à cette vision un caractère de tristesse douloureuse. Je maintenais les cuisses de Simone ouvertes : l’urine brûlante ruisselait sous l’œil sur la cuisse la plus basse… »
D’une obscénité paroxysmique, d’un sacrilège consommé, l’Histoire de l’œil est une lecture qui ne peut laisser indemne. À manipuler à vos risques et périls...
aphisme. Alcide, le narrateur, d’abord caché pour percer le secret de Gamiani, finit par se jeter dans la mêlée. Leur nuit de débauche est entrecoupée des aveux biographiques des trois personnages, qui permettent aux corps de se reposer, mais en même temps reconstituent, par les descriptions exaltées des expériences fondatrices, les forces pour une nouvelle série d’assauts. Gamiani reste alors la maîtresse du jeu, la plus perverse, la seule que le désir ravage, rend littéralement folle, et que ne peuvent satisfaire que les plus terribles excès, dont la flagellation et la zoophilie : « Oui, ma chère, un âne. Nous en avions deux bien dressés, bien dociles. Nous ne voulions le céder en rien aux dames romaines qui s'en servaient dans leurs saturnales.
Hugues Rebell (Georges Grassal), Les nuits chaudes du Cap français ou le journal d’une femme créole. Paris: Fequet et Baudier, 1936 (1902)
Cette évocation sulfureuse des dernières années de la colonisation française à Saint-Domingue est fort probablement la seule œuvre d’Hugues Rebell à ne pas avoir sombré dans l’oubli. Épicurien raffiné, homme de lettres à l’érudition peu conventionnelle et collectionneur invétéré de livres précieux, d’œuvres d’art et de conquêtes féminines, Rebell se retrouve plongé vers la fin de sa vie dans une situation financière catastrophique qui le pousse à écrire une série de romans dont Les nuits chaudes du Cap français, sa dernière œuvre, constitue l’apothéose.
Le cœur de l’ouvrage prend la forme d’un journal intime d’une femme de l’élite coloniale de Saint-Domingue, la veuve
Rose Gourgeuil. Celle-ci a autrefois fait assassiner une blanche du Cap français, Madame Lafon, pour s’emparer de sa fortune. Elle a agi en complicité avec Zinga, sa chambrière noire ainsi que son amante avec qui elle partage des jeux saphiques raffinés :
« Elle étendit mes jambes, que je lui abandonnai, et son bouquet de plumes courut par tout mon corps, me causant une impression de fraîcheur voluptueuse. Elle connaît bien les faiblesses de ma chair et s'égaie à les flatter. Malgré moi, j'approchais mes seins aux caresses des plumes ou je dénudais mon ventre ou bien encore, retournée, le visage couvert de ma chevelure dénouée, honteuse à peine, je lui offrais tous les secrets de mon corps ; et, sans fin, les ailes duveteuses, d'une touche lente effleuraient ma peau ou l'irritaient d'un coup brusque, pour la calmer presque aussitôt d'un baiser lascif et attardé au creux, aux retraits frémissants de mon être. Elle choisissait comme à dessein les replis minces qui ne défendent point contre le plaisir, les caches sombres et impures dont l'unique protection est le mystère. Elle y égarait ses plumes, elle y glissait les doigts et, tombant à genoux, comme ivre, elle posait là tout à coup un baiser ardent qui répandait une glace dans mon sang enflammé, puis me soulevait et m'anéantissait de jouissance. Alors, les yeux sans lumière; brisée, prête désormais pour la douce mort du sommeil, je tendais désespérément les bras vers elle, afin de demander une grâce que je n'osais implorer de mes paroles. Mais, insensible ou impitoyable, elle éclatait de rire et continuait ses féroces dévotions. »
Toujours est-il que la fille de la victime, Antoinette Lafon, a été recueillie par Rose qui tente, en mère adoptive indigne, de la séduire et l’initier au lesbianisme. Même si Antoinette se laisse caresser docilement par sa belle-mère et son esclave, elle finit plutôt par séduire Dubouquens, un riche négociant français, qui non seulement la dépucelle mais échafaude le projet de la marier et de fuir Saint-Domingue. Mais c’est ne pas compter avec Zinga qui assassine Antoinette, séduit à son tour Dubouquens et gagne Bordeaux avec lui.
La fresque de Rebell montre une élite coloniale en pleine déliquescence morale, exclusivement préoccupée à satisfaire ses plaisirs. Parentés suspectes, inceste, sodomie, sorcellerie, flagellation, moines forniquant avec des esclaves : l’indignité des notables blancs est complète, faisant de ce tourbillon d’érotisme tropical un vortex vers l’enfer. En somme : un livre idéal pour la canicule... !
Giorgio Baffo, Poésies complètes, Traduites du dialecte Vénitien par Alcide Bonneau. Paris, Isidore Liseux, 1884.
Vous n’avez probablement jamais entendu parler de Giorgio Baffo. Pourtant, vous devriez. Apollinaire l’appelait le « fameux vérolé » et le regardait « comme le plus grand p
oète priapique qui ait jamais existé et en même temps comme l’un des poètes les plus lyriques du xviiie siècle ». Poète et sénateur de la République de Venise, il fut, avec Goldoni un des écrivains majeurs de la langue vénitienne. Alors comment expliquer qu’il soit si méconnu que ni le Larousse, ni l’encyclopédie Britannica, ni l’Universalis ni le Robert des noms propres ne le mentionnent ? Pourquoi un tel escamotage ?
Ma théorie à ce sujet est fort simple : c’est que son œuvre toute entière est logée à l’enseigne du con, ce qui, vous l’avouerez, n’aide pas forger une réputation littéraire sérieuse. Baffo a écrit près de huit cent sonnets et il est difficile d’en trouver un où le mot « mona » (moniche) ou un synonyme ne revienne pas plusieurs fois. Et il est tout aussi rare que « cazzo » (bite) ne se retrouve pas à côté de la « mona » et que le foutre ne se répande pas avant le dernier vers. N’importe qui peut écrire un hymne au sexe féminin, et dieu sait s’il m’est moi-même arrivé de chanter les délices de l’abricot fendu. Mais le faire des centaines de fois, sans tomber dans la monotonie soporifique ? Cela tient véritablement du miracle et donne une mesure du génie de l’auteur. Je vous en offre un, histoire de vous mettre l’eau à la bouche :
L’édition Liseux des Oeuvres érotiques de Baffo a été rééditée en deux tomes par La Musardine en 2003. Un achat incontournable pour l’été !
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