Georges Bataille (L’été c’est l’enfer 29/30)
Georges Bataille, Histoire de l’œil. Paris : Jean-Jacques Pauvert, 1967 (1928) L’Occident est malade.
Alors que la vie devrait être une aventure risquée face à la mort, l’occidental, terrorisé face à la violence, n’aspire qu’à la protection, à la sécurité. Alors que la sexualité devrait être vécue comme le lieu Voilà l’essence du message de l’Histoire de l’œil de Georges Bataille. Toute l’histoire se joue entre quatre termes : le lait, l’urine, les œufs et les yeux, dont les relations sont jouées par trois personnages : le narrateur, l’innocente Marcelle et la perverse Simone. L’écriture coule comme le lait et le foutre, qui ne sont qu’un seul et même liquide, comme la pisse de Simone et de Marcelle quand elles jouissent ; les yeux sont bien plus l’organe du plaisir que le sexe, car ils voient cette coulée ; le sexe se fait jouir avec des œufs qu’on crève, qu’on lape ; les yeux sont analogues phonétiquement et morphologiquement aux oeufs, mais aussi par leur ressemblance aux testicules, comme les protagonistes du roman l’expérimentent en Espagne, après avoir tué puis éborgné un prêtre : « À la fin, Simone me quitta, prit l’œil des mains de Sir Edmond et l’introduisit dans sa chair. Elle m’attira à ce moment, embrasse l’intérieur de ma bouche avec tant de feu que l’orgasme me vint : je crachai mon foutre dans sa fourrure. Me levant, j’écartai les cuisses de Simone : elle gisait étendue sur le côté ; je me trouvai alors en face de ce que – j’imagine – j’attendais depuis toujours – comme une guillotine attend la tête à trancher. Mes yeux, me semblait-il, étaient érectiles à force d’horreur ; je vis, dans la vulve velue de Simone, l’œil bleu pâle de Marcelle me regarder en pleurant des larmes d’urine. Des traînées de foutre dans le poil fumant achevaient de donner à cette vision un caractère de tristesse douloureuse. Je maintenais les cuisses de Simone ouvertes : l’urine brûlante ruisselait sous l’œil sur la cuisse la plus basse… » D’une obscénité paroxysmique, d’un sacrilège consommé, l’Histoire de l’œil est une lecture qui ne peut laisser indemne. À manipuler à vos risques et périls... Commentaires
De Srinagar, posté le 28.06.06 à 16:41
![]() Ah, Bataille - quelle découverte ! Un jour, je parlais avec une fille. Une femme, peut-être même - en tout cas un individu d'un sexe différent du mien, et donc nettement tentateur. D’autant que loin d’être seulement femme, elle était en plus intellectuelle et sexy. Ce qui, à l'époque, me paraissait un mélange également mystérieux et séduisant (aujourd’hui encore, à vrai dire). J'hésitais alors sur la conduite à tenir, entre vernis culturel et références chics ; le tout ayant pour but d'amener la charmante - elle l'était - à partager avec moi un peu de son éclat intellectuel - elle rayonnait ! - et de son corps bronzé – certaines femmes ont tous les atouts, humour, esprit, physique. Elle était de celles-là. Je parlais donc, avec cette femme, littérature. Essayant de briller discrètement, et entamant autour d’elle de longues manœuvres circulaires verbales visant, plus ou moins à terme, à encercler La discussion du jour était : quelle est ton héroïne préférée dans un livre, la plus brillante, la plus séduisante, la plus inoubliable ? Alors que j'hésitais entre réponse pseudo intello et suggestion plus ou moins branchée (Franny Berry ? Holiday Golighty ?), bref, alors donc que je me préparais à me noyer dans l'eau de rose de la littérature moderne, mon interlocutrice me dit : "Moi, mon héroïne absolue, celle qui m'a fait le plus vibrer, c'est Simone !". Simone, heu, quelle Simone ? Le soir même, après un détour penaud par la librairie la plus proche où elle m’envoya en séance de rattrapage, je me plongeais avec effroi et délice dans Histoire de l'Oeil ; m'étonnant un instant que pareille histoire soit en vente libre ; puis, la seconde suivante de m'y trouver plongé avec autant de trouble, voire de passion. Bataille – et Simone – éveillèrent en moi différentes choses. Dont un regard différent sur l’obscénité, l’outrance, mais aussi sur les femmes et leurs désirs, et leur désir. Et le mien. C’est ensuite seulement que je lus « Ma Mère ».
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