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Coralie Trinh Thi


Coralie Trinh Thi : entretien


Le roman d'une cartomancière


Adolescence gothique, naissance précoce à l'actoriat porno, passion pour l'écriture... A 31 ans, Coralie Trinh Thi écrit à la première personne une oeuvre au rouge, rythmée par la cartomancie et une écriture sans ricille noir. Au travers des 770 pages de La Voie humide, son récit cherche à articuler l'unité de soi et la juste conscience de l'autre. On l'a rencontrée. Entretien avec une carto-romancière sans fard.

- A lire aussi : extrait cinglant de La Voie humide sur le blog sexe - Lire aussi notre critique de La Voie humide

Gothique, porno, cinéma, féminisme... Espères-tu dissiper certains malentendus avec La Voie humide ?

Le Tarot de Marseille s’est parfaitement adapté à mon parcours, puisqu’il s’agit d’un outil sacré universel. Il ne m’a pas aidée à faire émerger des zones d’ombre, parce que ce sont celles que je vais affronter le plus naturellement par l’écriture. Il m’a plutôt aidée à retrouver la légèreté de mes débuts (…)

Coralie Trinh Thi : Disons que je propose d’autres manières de penser, en partageant mon expérience – ce que j’ai vécu - qui contredit l’opinion publique – ce que les gens pensent, en général sans avoir rien vécu directement.

As-tu lu King Kong Théorie ? Te retrouves-tu dans les propos développés ?
Je me retrouve forcément puisque j’ai vécu avec Virginie Despentes la période où le féminisme nous est tombé dessus comme le concept . Il y a donc dans ce livre beaucoup de théories ou d’observations communes. Par contre, nous ne les avons pas transformées de la même manière. Je suis libertaire et je ne peux pas devenir féministe, seulement anti-sexiste.

Loin des poncifs habituels, La Voie humide n'est pas seulement une autobiographie : d'une certaine façon, tu t'y mets littéralement en scène, et les contraintes que tu t'es imposées ne sont pas anodines. Peut-on, même si tout est vrai, parler ici de roman ?
Tout dépend de la définition qu’on donne au roman. Dans le langage courant, on entend œuvre de fiction, ou au moins en partie imaginaire. Ce n’est pas le cas. Je ne me suis même pas autorisée a remplir des blancs : si je ne me souviens pas, j’écris que je ne me souviens pas. Pourtant, ce livre est effectivement construit comme un roman, avec une double contrainte de structure – chronologique et initiatique - et une trame complexe dont chaque fil sert une intrigue générale, du suspense et des retournements… et une véritable fin.
Je suis devenue un personnage en redevenant celle que j’étais au moment où je vivais les choses, mais je ne dirais pas que je me mets en scène - ça sonne un peu artificiel. Je rejoue plutôt les scènes de mon passé, en les revivant viscéralement, pour que le lecteur puisse vraiment les vivre avec moi. Je n’ai jamais rien lu qui ressemble à ce projet. Disons que c’est un « je-me-livre ». Qui se lit comme un roman.

Le fait d'avoir choisi pour bornes structurantes de ton récit les vingt-deux lames du tarot t'a-t-il aidé à faire émerger des zones d'ombres de ton histoire ? Et si oui, de quelle façon ?
Le plus important c’est que le récit coule de manière très fluide, et que la structure ne se sent pas du tout à un niveau conscient en cours de lecture.
Le reste, ce sont des secrets de fabrication… Quand j’ai senti ce livre en moi, j’ai senti en même temps la structure du Tarot de Marseille. J’ai eu des moments de doute, en cours d’écriture, j’ai eu peur de ne pas pouvoir gérer une double contrainte, d’être obligée de tricher pour accorder la chronologie avec la symbolique : inconcevable, j’aurais abandonné.
En vérité, le Tarot de Marseille s’est parfaitement adapté à mon parcours, puisqu’il s’agit d’un outil sacré universel. Il ne m’a pas aidée à faire émerger des zones d’ombre, parce que ce sont celles que je vais affronter le plus naturellement par l’écriture. Il m’a plutôt aidée à retrouver la légèreté de mes débuts, l’innocence du Bateleur, l’explosion d’énergie de l’Impératrice, la volonté de puissance du Chariot… Il m’a aussi aidée à resserrer mon texte dans la dernière phase, le manuscrit faisait presque le double au premier jet.

Mettre ses douleurs dans un livre, est-ce une façon de les accepter ?
Ecrire peut être une excellente manière d’accepter ses douleurs. Mais on ne publie pas pour cette raison. Il y a mon journal intime – qui m’a beaucoup servi comme matière première - et il y a ce livre. Si je partage certaines douleurs c’est que je pense que ce partage peut enrichir le lecteur, sincèrement. Soit qu’il ressente les mêmes, soit qu’elles puissent élargir sa conscience. D’ailleurs, je raconte aussi la manière dont je dépasse ces douleurs, où au moins la manière dont j’essaie. Ce que j’ai donné n’est plus à moi, les blessures que j’ai livrées sont cicatrisées. Je partage aussi beaucoup de joies et de plaisir, heureusement. Et même, du bonheur.

Peux-tu nous expliquer en quoi ton histoire est-elle une "œuvre au rouge" ?
Au premier niveau, le rouge est bien évidemment la couleur du feu, de la pulsion, de la liberté et du sexe. Tout le monde sent cela. C’était mon titre de travail. Pour ce qui est de la psychologie des profondeurs, en Alchimie, on parle du Grand Œuvre : le but est de transformer l’or en plomb, ou plus précisément, de créer la Pierre Philosophale. C’est un symbole de transformation spirituelle, du processus d’individuation. Solve et Coagula : dissous et coagule, décompose et recompose. C’est exactement ainsi que j’ai vécu… et que j’ai écrit.

Combien l’alchimie compte-t-elle d’Oeuvres ?
On en distingue quatre : l’Oeuvre au Noir (la part d’ombre) l’Oeuvre au Blanc (la part androgyne, animus ou anima de Jung), l’Oeuvre au Jaune (quasi inconnu, l’archétype du vieil homme sage) et enfin l’Oeuvre au Rouge, le plus difficile : la réalisation totale de l’être, l’unité du Soi.
Il y a enfin une malice dans ce titre : en Alchimie on parle toujours d’œuvre au masculin, et j’aime jouer avec le genre, avec tous les glissements de sens que cela implique.

Pourquoi ne pas avoir gardé ce titre ?

J’ai changé le titre pour La Voie Humide en cours d’écriture, parce que personne ne comprenait tout cela, et que La Voie Humide était beaucoup plus évocateur : la Voie du Guerrier ou du Samouraï bien sûr… Mais en féminin et organique, avec fluides corporels du sperme aux larmes (…)

J’ai changé le titre pour La Voie Humide en cours d’écriture, parce que personne ne comprenait tout cela, et que La Voie Humide était beaucoup plus évocateur : la Voie du Guerrier ou du Samouraï bien sûr… Mais en féminin et organique, avec fluides corporels du sperme aux larmes, images de la mer voire de la mère…
A un autre niveau, en Alchimie on distingue deux Voies pour accomplir l’Oeuvre : la Voie Sèche – brutale et rapide - et la Voie Humide – lente et par imprégnation. On ne peut pas dire que je ne m’imprègne pas, c’est bien l’imprégnation le principal ressort dramatique : le lien aux autres et la conscience des autres.
J’assume pleinement l’ambiguïté du titre, mais j’avoue que je m’amuse énormément de certaines critiques qui le jugent seulement vulgaire parce que leur esprit vulgaire ne peut le comprendre que d’une seule façon, à un seul niveau : celui de ma chatte.

Dans une récente interview accordée à Chronic'art, le philosophe Ruwen Ogien estime que notre époque fait preuve de maximalisme moral, c'est-à-dire qu'elle juge immorales toutes sortes d'actions qui ne concernent pourtant que nous-mêmes, des choses abstraites ou des partenaires consentants. Te retrouves-tu dans ce jugement ?
Je n’ai pas encore lu Ogien mais je l’ai entendu à une rencontre signature et son discours m’a passionnée – je ne suis donc pas seule à penser autrement. Je ne l’exprime pas de la même manière : pour moi la morale ce sont les mœurs, le fascisme de la normalité, et cela n’a rien à voir avec ce que j’appellerais éthique ou, pour être encore moins normative, code d’honneur. Je me revendique absolument amorale. C’est le concept même de morale que je déteste, pas seulement son « maximalisme ». Je suis par contre absolument d’accord avec ses idées : seul compte le respect, de soi-même et de l’autre, et le concept de crime sans victime est un symptôme de maladie spirituelle liberticide.

"Rêver, disait Karen Blixen, c'est le suicide que se permettent les gens bien élevés". Quelle fonction attribues-tu au rêve ?
Je ne suis pas sure de bien saisir la profondeur de la citation. Je considère le rêve aussi réel que n’importe lequel de mes souvenirs – je le vis et il a des effets sur moi, il s’agit simplement d’un autre plan de réalité. Le rêve fait partie de la vie. Il ne me sert pas à fuir la vie, il m’aide à la comprendre mieux, il me pousse à la transformer, à l’améliorer.

Qui est, ou qu'est-ce que le Diable, selon toi ?
Je suis montée à l’envers. Dieu représente le mal qui nous ronge. Le Diable, pour moi, c’est Dionysos et le Dieu Cornu, c’est l’inconscient bien plus riche, puissant et généreux que le conscient qui se croit pourtant le maître, c’est la vérité contre le mensonge de la morale, c’est la matière et la pulsion sans lesquelles l’esprit intellect ne peut que ruiner l’âme, c’est la liberté et l’indépendance, c’est la vie sacrée contre l’illusion mortifère d’un paradis, c’est l’amour sous sa forme la plus primordiale, Eros, sans lequel on n’arrive jamais à aimer vraiment.

Tu es morte. Trois personnes se retrouvent autour de ta tombe. Qui sont-elles, et que se disent-elles ?
Il y a Robert Smith de The Cure qui chante une version spéciale de The Drowning Man, avec quelques modifications de Lyrics parce qu’il a lu mon livre : I know it was all true and you made it a story et surtout, My songs helped you love the fleeting shapes.
Il y a Friedrich Nietzsche qui déclame solennellement que « sans musique, la mort serait une erreur », en tripotant sa moustache pour dissimuler son émotion, et qui décide de l’accompagner à la flûte.
Et Alejandro Jodorowsky, qui s’en fout de la musique, m’engueule parce que c’est beaucoup trop tôt pour mourir, que j’avais beaucoup plus à faire ici bas, il cherche l’endroit du cercueil où taper pour me mettre un bon coup de pied au cul, lève toi et marche, fainéante, tu es une guerrière et tu ne peux pas mourir si vite, je te préviens, de toute façon nous reviendrons encore et encore et encore. A ce moment Robert Smith entonne un chœur avec lui, en grand spécialiste du over and over and over again (ad lib.)
Evidemment, je triche, parce que du coup il y a aussi tous mes proches, et même une foule d’inconnus : ils ne rateraient une scène pareille pour rien au monde.

La Voie humide
Coralie Trinh Thi
Au Diable Vauvert, octobre 2007

[Photos : copyright Lynn SK]

Fabrice Colin.

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