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L'érotisme au Japon : art, mythe et histoire

Le sexe vu du Soleil Levant


L'érotisme au Japon : art, mythe et histoire


Entretien avec Agnès Giard, à propos de son ouvrage L’imaginaire érotique au Japon (Albin Michel, 2006)

« L'imaginaire érotique au Japon » ou comment Agnès Giard décrypte avec passion et intelligence une sexualité japonaise des plus débridées. Le bukkake, les viols simulés, les collégiennes, les monstres et autres fétichismes font tous autant partie d'une culture globale où l'homme, par le sexe, devient dieu. Interview.

Petite, elle était fascinée par l'univers obscur et punk d'Albator. Des années plus tard, Agnès Giard se rend au Japon pour écrire un guide touristique. Et admire tout ce que l'archipel recèle de plus sexuel. Dix ans durant, la journaliste collecte, emmagasine, découvre sans cesse cet univers si différent du nôtre. Pour finalement publier L'imaginaire érotique au Japon (Albin Michel, 2006), véritable Bible du sexe nippon. Tableau complet des moeurs de l'empire du soleil levant vues à travers l'art, la mythologie, l'histoire.

En onze chapitres, Agnès Giard passe donc sans rougir de l'obsession des culottes au goût pour les femmes-poupées. Des viols simulés aux coïts entre jeunes filles et bêtes monstrueuses. Jusqu'à découvrir un art martial dans la passion nippone pour les sextoys et des déesses du Soleil dans les collégiennes en uniforme marin et maquillage outrancier. Aidée par des centaines d'illustrations et de photos, secondée par des artistes japonais prolifiques, Agnès Giard signe là un petit chef-d'oeuvre de l'érotisme. Pour Fluctuat, elle décrypte ce que cache ces bizarreries, ces moeurs tellement étranges à nos yeux d'Occidentaux.

Comment avez-vous conçu ce livre ?
« L'imaginaire érotique au Japon » mélange plusieurs aspects. C'est d'abord un livre d'art puisque j'ai demandé la collaboration de plusieurs artistes japonais qui s'inspirent constamment de l'inconscient collectif pour créer. Je n'ai pas voulu faire d'analyse psychologique de la sexualité des Japonais, mais une enquête sur la culture japonaise à travers la sexualité. L'érotisme est très révélateur, c'est une clé pour comprendre toute la culture japonaise, une grille de lecture, en quelque sorte. Et ce qui s'en dégage le plus, c'est que rien n'est sale, contrairement à la culture occidentale. Les Japonais ont un grand respect du corps et de leur sexualité. La tradition du bain très chaud, par exemple, existe toujours et fait partie intégrante de l'éducation. Les petits garçons doivent se plonger dans l'eau et serrer leurs testicules très fort afin d'assurer leur force et leur résistance. Les petites filles, elles, appuient sur leur bas ventre afin de se familiariser avec leur utérus. Pour tous, il s'agit de prendre conscience des organes sexuels et de les accepter pour, plus tard, avoir une sexualité épanouie.

Vous affirmez donc que la sexualité japonaise est très débridée ?
Il faut dire que, dans toutes les cultures, il y a une incompatibilité entre la sexualité et le groupe. C'est un facteur de désordre, une pulsion qui s'oppose à la cohésion du nombre. Et au Japon, il faut savoir que l'espace social est très strict. Les salary men sont des travailleurs acharnés sans émotions. Les générations d'après-guerre ont dû sacrifier leur vie privée, l'amour et la sexualité pour faire du Japon une puissance mondiale. C'est un peu comme le personnage de Chichi, dans Dragon Ball Z. Une mère castratrice, omniprésente et infantilisante.
Chaque Japonais a donc besoin de se défouler. C'est pour cela que les travailleurs se retrouvent en fin de journée pour boire un verre. On entre alors dans l'espace privé : patrons et employés vont ensemble dans les clubs fuzoku pour organiser une orgie ou simplement dans un salon à fellations.

Pourtant, la censure a longtemps été très contraignante...
La censure a d'abord été, au Japon, le moyen d'éviter que les Occidentaux répandent des calomnies sur eux au XIXe siècle. Après l'ouverture forcée effectuée par les Américains, les Japonais sentent qu'ils doivent se renforcer et paraître civilisés aux yeux du monde. En 1945, les Etats-Unis imposent le code Hays * au Japon. Les films érotiques, les photos, les mangas, ne doivent pas montrer de phallus ni de fente féminine, et encore moins la pilosité. Les perversions naissent donc de cette censure. La petite culotte permet de découvrir les empreintes de la vulve sur le tissu, la copulation avec des monstres ou des animaux permet de remplacer le sexe masculin.
Car foncièrement, tous les fantasmes ont droit de cité au Japon. Même le viol, condamné dans la réalité, est sublimé dans l'imaginaire érotique. La culpabilité ou le refoulement n'existent pas. Il ne s'agit pas de détruire mais plus de surmonter ses pulsions. C'est pour ça que la censure a finalement été abandonnée en 2003.

Les Japonais ont donc droit au plaisir ?
Le plaisir, c'est comme un art martial. Une récompense qu'il faut conquérir. L'acte d'amour est un art qui exige des efforts et une certaine éducation. Un jeune garçon vierge devra donc s'entraîner à l'aide de tous ces gadgets qu'on trouve dans les boutiques spécialisées. Les faux vagins, les fausses fesses sont des parties de femmes suggestives qui sont comme des armes de combat. On en trouve également avec un fond grumeleux, des parois avec des languettes ou des lamelles pour plus de sensations. J'ai même découvert des canettes élaborées par un homme qui travaillait dans l'industrie automobile auparavant. Il y a ajouté des petits moteurs, avec roulement à billes et décompression, afin de reproduire l'acte sexuel, même le plus élaboré. Elles coûtent environ cinq euros et sont à usage unique. En somme, la masturbation est un art et l'orgasme est un plaisir sacré qui se mérite.

Quelles sont les dernières évolutions en matière de sexualité ?
Avec la crise économique de 1992, le Japon a dû repenser son modèle. Les entreprises ne peuvent plus employer à vie et le travail précaire se développe. En même temps, les femmes investissent de plus en plus les entreprises et se révèlent souvent plus modernes que les hommes. On trouve beaucoup de femmes dans les secteurs de pointe car elles se sont mieux formées en matière de nouvelles technologies, contrairement aux hommes, qui continuent à suivre le cursus universitaire traditionnel.
Les femmes sont donc aujourd'hui plus indépendantes que leurs mères, contraintes de rester au foyer. Elles ont de nouvelles exigences en matière de sexualité et ne veulent pas sacrifier leur plaisir. La majorité a donc des amants, couchent avec des étrangers ou même, deviennent lesbiennes. Face à cela, les hommes changent et se font eux-mêmes de plus en plus féminins. Il y a, par exemple, le phénomène des « garu-o » (girls en japonais), les hommes-filles. Bronzés, manucurés et dont le culte pour le rose ne doit pas pour autant faire oublier qu'ils sont très machos et multiplient les conquêtes féminines. En enquêtant pour le livre, j'ai d'ailleurs découvert que les Japonais sont majoritairement contre l'idée qu'un homme doit être viril, dur et rugueux. Une femme, pareillement, ne doit pas être la parfaite bimbo.

Qu'est-ce qui vous fascine le plus dans l'érotisme japonais ?
Dans la sexualité japonaise, tout est suggestion. La séduction fonctionne sur la poésie, le scénario érotique. On considère que le charme, l'intrigue, le jeu de rôle sont beaucoup plus importants que la pénétration. Ca peut donner des situations extrêmes, comme le bukkake. Les Japonais s'extasieront sur la réaction perturbée ou intimidée de la jeune fille, le sperme n'est là qu'un prétexte.
Parce que le tabou, c'est d'abord l'expression des émotions. Donc, les Japonais n'aiment pas les pornos occidentaux. Les plans rapprochés sur les sexes, le déchaînement des actrices sont pour eux totalement inintéressants. Le Japon préfère la nuance, l'intime et la pudeur offensée plutôt qu'un porno américain.
Au fond, la sexualité japonaise rejoint le divin. C'est une des voies à suivre pour s'épanouir et faire d'un homme un dieu vivant. L'acte sexuel ressemble presque à une cérémonie religieuse, car chaque homme participe ainsi à la fertilisation du monde. Il existe donc 10 000 sexualités à réaliser, autant que les 10 000 facettes du diamant de Bouddha. Chaque Japonais se réalise dans son entièreté : je trouve que c'est une extraordinaire vision de l'Homme.

* Code de censure sur le cinéma mis en place à Hollywood en 1934.

Agnès Viard
L'imaginaire érotique au Japon, Albin Michel, 2006

Illustrations :
- (une et gauche) Fuzoku Copyright : © Francis Loup. Information : Longtemps affichés dans les rues des quartiers "chauds" de Tokyo, ces panneaux n'ont jamais été légaux au Japon et pour cause : ils font la publicité pour les bordels (désignés sous le nom générique de fuzoku), dont ils indiquent les "spécialités", les tarifs et l'adresse à l'aide d'un plan de quartier… Jusqu'au début des années 2000, la police ne les détruisait qu'au petit matin, selon un accord tacite, condamnant la prostitution en surface, et la tolérant dans les faits. Depuis environ 2002, la police a radicalisé son action : ces panneaux - trop voyants - ont disparu du paysage urbain. Les fuzokus survivent, dans l'ombre. (Texte : Agnès Giard).
- Culotte © Akio Namiki – kurara system
The flight of a moon night - Oiran Rider. Pigments traditionnels japonais sur papier. 41.0 × 27.3 cm. 2003 Copyright : © Ryoko Kimura

Faris Sanhaji
Sur le web
Sur Flu :
- lire la présentation du livre L'imaginaire érotique au Japon sur le blog sexe, Love
- Voir aussi le fill d'actu Japon sur Sexe, Love
- Lire aussi le dossier consacré au porno japonais publié dans le cadre du tour du monde du porno.

Sur le web :
- Le blog d'Agnès Viard

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