Entretien à Propos de Salopes, Mai 2007
Dennis Cooper vit à Paris depuis peu. Son dernier roman s’appelle Salopes et prend pour cadre un forum de site de rencontres payantes avec au centre, Brad, figure fuyante et morbide qui fait tourner la tête à tous les clients du réseau. Entretien.
Ce nouveau roman, Salopes, est-il inspiré de faits réels ?
Dennis Cooper : En partie seulement. En Californie, où j’ai longtemps vécu, il y a eu dans les années 1990 une histoire sordide, celle d’un garçon mineur qui s’était fait massacré après s’être prostitué sur le réseau. La police mena une enquête. Rien de probant. J’ai imaginé ici Brad, on ne sait s’il a 16 ou 20 ans, s’il est mort ou vivant, s’il est marié ou non… Tous les types qui se connectent sur le serveur laissent des témoignages sur le forum et le mythe enfle, enfle… Ce phénomène de rumeur est très courant sur le net. C’est un livre sur l’ambiguïté mais pas seulement des actes, des genres aussi.
Ce sont des sites dits d’escort… mais en fait de prostitutions : c’est légal, ça ?
Aux Etats-Unis dans certains États, oui. Ce qui est illégal, un peu partout sauf à Bangkok, c’est qu’un individu non majeur puisse proposer à d’autres, des services sexuels. Mais la pédophilie est une chose tellement banale. Ce qui est plus rare, c’est d’en faire un sujet de roman, surtout aujourd’hui.
Surtout que vous ne parlez pas que de ça : le Brad en question se vend littéralement, intégralement devrai-je dire… Il se brade même !
Oui : comme dans mes précédents romans [Nota : lire surtout le « cycle de George Miles »], je mets en scène des représentations de cette jeunesse trash, vide, des gars qui ne se respectent pas, prêts à s’offrir en sacrifice. Brad est supposé malade, condamné. Il tente de rencontrer la personne capable de le mettre à mort. Pour une sorte de délivrance : un contrat en quelque sorte. Tout le réseau s’excite rien qu’à cette idée. C’est l’hystérie. Et bientôt, ils l’ont tous connu, ils ont tous été les exécuteurs.
La transgression relative de ces tabous (pédophilie, violences, sacrifice de soi) par l’écriture, même sous le sceau de la fiction, vous attire-t-elle les foudres des censeurs ?
Encore une fois, non. Je ne donnerai pas de conférences en Alabama [Nota : État très conservateur], même sous haute protection, mais non, je suis en Europe comme aux Amériques, libre de publier mes récits. La seule menace grave que j’ai reçu c’est une menace de mort de la part d’un groupement gay extrême. Il me reprochait je crois de parler de certaines pratiques SM. C’est un milieu que j’ai fréquenté. Ses rites, ses usages, le fait que ce soit à la fois un jeu, et un truc sérieux (genre, sans humour), le fait aussi qu’ils sont généralement en quête de « victimes », tout ça n’était pas bon à dire à la fin des années 1980.
Vous voulez dire que la frontière entre pratiques sexuelles extrêmes et crime de sang…
Écoutez, c’est comme les snuff movies, je n’en ai jamais vu, on m’en parle depuis la fin des années 1970… La seule chose que j’ai vu, c’est un film amateur tourné en Russie, un DVD appelé… peu importe… on y voyait un gosse de 13-14 ans pas plus, roué de coups par des types masqués. Une boucherie. J’en ai encore froid dans le dos.
Vous mettez en scène ce genre de situations pour exorciser une peur ?
Non. Je parle de la violence au quotidien. Pas de cette violence en particulier. Vous croyez que des mineurs ne se prostituent pas en France sur le réseau ? Vous voulez que je vous donne des adresses ? Vous voulez lire les annonces que laissent des tas de types en ligne ?
Mais c’est une comédie, un jeu, vous le dîtes vous-même…
Va savoir. Cette confusion entre vérité et mensonge, entre désirs, fantasmes et performations, c’est aussi ça que tente de montrer Salopes. J’aime poussé à ses limites le langage, surtout quand il est question du corps, du désir, de la mort, du sexe.
Des projets du côté du cinéma ?
Pas vraiment. Je me défie des adaptations de mes livres. Je veux travailler sur un projet original. Actuellement, je vis en France. Je suis très amoureux d’une personne qui vient de Russie. Je respire. J’aime beaucoup la France, c’est le pays de l’amour.
Bibliographie :
- « Cycle de George Miles » :
Closer (1995)
Frisk (2002)
Try (2002)
Guide (2000)
Period (2004)
Défaits (2003)
Dream Police (2004)
Dieu Jr. (2006)
- Lire aussi :
Wrong, nouvelles, Le serpent à plumes, 2001
A l'écoute, entretiens, Balland, 2001
Violence, faits divers, littérature, Villa Gillet, Lyon, 19 janvier 2004, conférence bilingue, POL, 2004

Sur le web
Les romans de Dennis Cooper en français sont publiés aux éditions POL :
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