L'amour coûte cher, tout le monde le sait. Mais alors, comment on fait quand on est pauvre ? Et pire, quand on est pauvre ET célibataire ? La masturbation est gratuite, certes, mais pas les sextoys. Enquête sur un luxe qui n'a pas fini de le devenir.
Pourquoi payer plus cher ?
Pourquoi acheter un godemiché quand un concombre fait si bien l'affaire ? Pourquoi un vibro, alors qu'il est si simple d'utiliser un téléphone portable ou une brosse à dents électrique ? Pourquoi une poupée gonflable, alors que de nombreux sites proposent des home-made sextoys ?
On pourra objecter qu'un vibro donne plus de plaisir qu'une brosse à dents électrique - sauf que tous les moteurs des vibros, même les plus chers, sont construits en Chine : il n'y a aucune différence en termes de vibrations. On pourra également remarquer qu'au niveau de la charge érotique, un concombre n'est pas un délicieux phallus transparent ou veiné de noir. Mais en ces temps de doutes sur les phthalates contenues dans les godes, la carotte bio a l'avantage d'être vraiment safe. Et quoi qu'en disent les constructeurs de "vagins de poche", leur contact plastique et froid ne vaudra jamais un bon vieux gant de toilette rempli de nouilles tièdes.
Est-ce donc la peur du ridicule qui nous pousse à acheter des sextoys ? Quand on voit le look de certains jouets en forme de dauphins ou de chenilles, on peut en douter. Et puis la gourmandise, qu'elle se dévoile dans l'utilisation particulière d'American Pies ou dans celle de bananes, n'est-elle pas le plus érotique des défauts ? Les jeux de nourriture font tellement partie de nos fantasmes collectifs qu'on peine à les juger si ridicules que ça... ou alors, il faudra ranger la chantilly et le nutella, alternatives bon marché à la déferlante actuelle de "crèmes bonbon" et de "peintures chocolat" dont il faudrait s'enduire le corps.
Finalement, un sextoy, ça ne sert à rien. Il n'y a que du côté des accessoires vraiment chers qu'on pourra trouver une sensation nouvelle : extrémité tournante chez le lapin popularisé par Sex and the City, sex-machines puissantes mais compliquées à caser discrètement dans le salon, ou encore passivité troublante des realdolls. Mais tout le monde n'a pas 3000 euros à mettre dans son plaisir. Et, plus encore, les hommes et les femmes ne sont pas stimulés de la même manière par l'industrie du sextoy.
Côté mâle, côté femelle
Il suffit d'un aller simple entre la rue Saint-Honoré et la place Pigalle pour que ça saute aux yeux : contenter artificiellement son désir, quand on est un homme, coûte bien moins cher que quand on est une femme. Je mets volontairement de côté les fétichistes et sado-masochistes, prêts à plus de sacrifices (financiers !) pour combler un désir qui tient plus de la nécessité que du loisir.
Côté Pigalle, des quartiers peu chers et des décos inexistantes, où l'accumulation d'objets tient lieu de choix. Nous sommes en territoire masculin (mais si). De l'autre, de beaux espaces et des sourires. Bien sûr, rien n'oblige à aller dans les toilettes des femmes quand on en est une, mais le fait est que devant une pissotière sans papier, on préférerait être à la porte d'à-côté.
Place Pigalle, le vibro de base est à 8 euros, les cockrings à 4 euros. On est loin des tarifs des sexe-shops féminins, et pour cause : le sextoy girly s'est popularisé en France grâce à Nathalie Rykiel, fille de Sonia Rykiel, et le premier espace réellement conçu pour une clientèle féminine s'est installé en 2002 à Saint-Germain-des-Prés (en comparaison, Sexy-Center date de 1989 !). Les vendeuses pourraient être mannequins et on boufferait probablement des sushis par terre sans avaler le moindre acarien.

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Suite au succès médiatique et commercial de cette première officine, d'autres entrepreneurs se sont lancés dans le sextoy féminin. On les trouve sur Internet, comme Yoba et Chambre69, mais aussi dans la rue. Yoba a installé sa petite maison rose à cinquante mètres des temples de la hype de la rue Saint-Honoré. On peut désormais acheter son vibro en sortant de chez Colette et avant ses essayages chez Chantal Thomas. Tous les jeudis soirs, le champagne est offert aux clientes. Résultat chez Chambre69, malgré quelques produits d'appels à moins de 15 euros : 140 euros pour une paire de cache-seins et 270 euros la cravache (7 euros chez Décathlon pour une version sans strass). Sur le site de Yoba, les tarifs ne sont même pas directement affichés... Du sexe, certes, mais plus coquin que charnel, plus homéopathique et cérébral que réellement orgasmique.
En bref, les sex-shops masculins sont destinés aux pauvres, et les sex-shops féminins aux riches. La misère sexuelle a créé les premiers, la hype a encensé les seconds. On peut chercher longtemps les causes de ce déséquilibre : la révolution sexuelle féminine a été tardive, la France catholique a du retard sur les pays protestants, les hommes ont une vision utilitaire du sextoy alors que les femmes y voient une aide au fantasme... mais il y a aussi une explication simple : un homme riche et moche sera rarement célibataire, un homme de classe moyenne et célibataire pourra toujours payer une prostituée, il ne reste donc que les vrais pauvres pour avoir envie de baiser un bout de plastique. Quant aux femmes, qui ne font jamais caca comme chacun sait, elles ne baisent pas tant un bout de plastique que le dernier accessoire vanté par Elle. Le rapport à l'objet n'est pas du tout le même.
Et l'avenir ?
Le futur n'est clairement pas à chercher du côté cheap de l'existence - ici comme chez les autres industries, on a besoin d'un objet soit adopté par l'"élite" avant de conquérir les autres parts de marché. Le monde du sextoy, après avoir acquis ses lettres de noblesse grâce à la thune et à la mode, a maintenant des obstacles économiques très sérieux à affronter :
- On n'achète un sextoy qu'une fois, peut-être deux, mais les collectionneurs sont rares. La plupart des boutiques mettent donc le paquet sur l'éphémère : crèmes de massage, lubrifiants, lingerie qui se flinguera au premier lavage, jeux dont on se lassera très vite.
- A force de miser sur la clientèle "couple" pour ne pas assimiler leurs clientes à des loseuses sentimentales, les sex-shops féminins se retrouvent face à des acheteuses qui n'ont pas réellement besoin de sextoy pour jouir, puisqu'elles ont une langue et un pénis à domicile.
- L'effet de mode et l'aspect sulfureux du sextoy ne dureront pas éternellement. Or la banalisation, comme la vie quotidienne, n'est pas franchement le meilleur ami du fantasme.
- Si les hommes pauvres ont leurs sextoys, on peine à voir un engouement du côté des femmes pauvres et rurales (à part le catalogue de la Redoute...). Affirmons haut et fort leur droit au fantasme !
- Le sextoy se renouvelle peu. Pour preuve, ce concours doté de 1500 euros, pour celui ou celle qui designera le sex toy du futur. Godes, vibros, boules, orifices... on peine à innover.
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Contrairement à celui des sexologues ou des industries pharmaceutiques, l'avenir des vendeurs de plaisir ne s'annonce donc pas tout rose. Et pour cause : un orgasme à 2000 euros (prix du vibro en or massif) ne sera pas de meilleure qualité que celui qu'on s'offre avec les mains. Dédaignés par les faiseurs de thune, les pauvres auront au moins gardés l'essentiel : du bon sens, du système D, de l'imagination.
Sur le Web :
- Dossier Objects sexuels : les sextoys et Masturbation : éloge de la masturbation
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