On connaît tous plus ou moins les réalités du tourisme sexuel mais il est facile de se retrancher derrière la croyance en un "mal nécessaire". Pourquoi se poser des limites alors que même les locaux trouvent ce phénomène normal ? Et bien justement, parce que c'est un mal. Dans son livre, l'anthropologue Franck Michel remet les pendules à l'heure.
“La route et le sexe : toute pénétration non consentie est un viol, il en va ainsi des humains, comme des sociétés, de la culture comme de la nature.”
“Les filles et les garçons se servent de leur corps comme de cartes de crédits qui leur permettent d'acheter de la nourriture, de la boisson, des parfums. Je n'ai jamais vu personne, autour de moi, regarder cela autrement que comme la chose la plus naturelle du monde” (Danny Laferrière - ce romancier haïtien est à l'origine du film Vers le Sud). Il n'y a qu'un pas à faire pour se dire que le tourisme sexuel permet de redistribuer l'argent à ceux qui en ont besoin.
C'est là que Franck Michel, anthropologue de métier, intervient. Son livre se présente comme un exposé du tourisme sexuel : avec définition, profil-type des consommateurs, causes et conséquences chez les consommables, et conclusion. Nous dirigeons-nous vers un tourisme sexuel de masse à la Plateforme (Houellebecq) ? “Le présent ouvrage entend, à sa manière, à la fois informer le “grand public” de la réalité de ce fléau et affecter les citoyens du monde qui ne se résignent pas encore à marchander jusqu'au dernier être humain disponible dans nos supermarchés du sexe et du voyage... L'avenir n'est donc à mon sens pas des plus radieux !”. Le ton est donné : engagé et politique.
Une recolonisation par le corps
Pour Franck Michel, le tourisme sexuel n'est ni plus ni moins que la recolonisation du Sud par le Nord. Cette “pratique” du tourisme sexuel date d'ailleurs des colonies : les élites intellectuelles et artistiques partaient... et profitaient des charmes locaux. Aujourd'hui, les flux majeurs s'organisent de l'Europe, de l'Amérique du Nord, du Japon et de l'Australie vers l'Asie du Sud et du Sud-Est, l'Amérique Latine, le Maghreb et quelques pays d'Afrique noire. C'est évidemment le déséquilibre économique entre le consommateur et le consommable qui est à l'origine de ce marché mondial. Et loin de permettre à des peuples de gagner de l'argent, le tourisme sexuel ne fait qu'accroître la fracture : déracinement, acculturation, dégradation de la santé mentale et physique des prostitué(e)s, pédophilie, explosion du sida.
Le thème a beau être sérieux, l'auteur n'en oublie pas pour autant une certaine ironie - qui nous renvoie à nos hypocrisies : “le touriste sexuel qui ne voit dans le corps d'une jeune fille rom ou thaïlandaise rien d'autre qu'un corps consommable en voyage, pour assouvir ses besoins sexuels et au passage affirmer son pouvoir de domination, ne me fera pas croire un instant qu'il aime ou respecte sa femme laissée derrière, même (ou peut-être surtout) s'il se rend avec elle à la messe le dimanche avant d'aller ripailler en famille et de faire une partie de tennis avec son beau-père.” Et ça fait du bien. La lecture aurait pu être difficile - bien que très intéressante - mais il n'en est rien.
Une note d'espoir ?
La dernière page se rapproche de plus en plus. Le lecteur, écoeuré, se demande si une réelle solution existe... l'éducation, évidemment, mais est-ce suffisant ? Et surtout, pouvons-nous faire marche arrière ? L'auteur aime le croire mais se désespère. “Plutôt que de s'en prendre aux libertés - sexuelles et autres - toujours chèrement acquises, nos contemporains feraient sans doute mieux de réfléchir aux nouveaux défis qui s'annoncent en commençant par modifier les mentalités dans le respect des identités de tous et sans jamais céder au conservatisme de saison.” On aimerait y croire, mais pour ça, il faudrait croire en une terre de respect. Quelque chose me dit qu'on en est loin. Quand la conquête des terres laisse place à la conquête des corps, on cherche en vain la fin d'un nouveau cauchemar de Darwin.
Planète sexe : Tourismes sexuels, marchandisation et déshumanisation des corps
de Franck Michel.
Edition Homnisphères, collection Expression écrite.
Sortie en juin 2006.
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